Source : http://www.rfimusique.com/musiquefr/articles/134/article_18199.asp

Edouard Glissant aurait entretenu une drôle de relation poétique avec les musiciens. De plein gré ou à leur insu, ils sont nombreux dont la musique émancipée du poids des chaînes fait écho à sa poétique de la relation, à sa vision d’un monde enfin débarrassé des murs et des œillères.

« Je peux changer en échangeant, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. » C’est par cette phrase, écrite par ses soins, répétée dans toutes les langues, que ses amis du monde entier étaient venus lui souhaiter un joyeux anniversaire le 21 septembre 2008 au New Morning. Improvisations musicales et tambours de bouche avaient ponctué la soirée. Pas de doute possible, le chantre de la créolisation aura beaucoup œuvré sans le savoir pour une ouverture sur le monde des musiques, une aventure sonore et sensuelle qui n’a rien à voir avec les pensées œcuméniques de la world music.

Point d’universalisme bon teint chez cet adepte de la « diversalité », lui qui aimait à écrire :« L’universel n’a pas de langue ». Pas de malentendu possible : pour lui, la musique de l’autre, c’était bien entendu un peu la nôtre. C’est sans doute pour cela qu’il aimait, un peu, beaucoup, une certaine idée de l’incertain jazz, la bande-son « de la négritude assumée et dépassée ». « Quand j’écris : ‘C’est une rumeur de plusieurs siècles et c’est le chant des océans’, c’est une définition possible du jazz. Cette faculté à saisir le monde sans perdre son originalité… Il ne peut y avoir un universel du jazz. Il ne peut y avoir que des différences du jazz. C’est ce qui fait la dimension du jazz. Et c’est aussi la relation à l’autre, à l’altérité. Dans le jazz, il y a une parole qui attend une autre parole. La voix de la clarinette attend la réponse du trombone, la suscite et la répercute. Voilà en quoi le jazz ne peut se réduire à une structure, comme la symphonie classique. C’est une suite de dialogues. »

Croisement des imaginaires

Voilà sans doute pourquoi sa pensée aura « rhizomé » et raisonnée dans la sphère des créateurs attentifs aux bruissements du monde. C’est ainsi que Bernard Lubat et quelques autres, lors d’étonnants Chaos-opéras, improvisa à partir de ses poèmes qu’il feuilletait lui-même en scène. « Lubat, c’est l’identité de son lieu, mais ce n’est pas la closure de son lieu. Le lieu est incontournable : on ne peut pas s’en passer, mais on ne peut pas en faire le tour. Impossible de dire là où commence et là où s’achève ce lieu parce que la frontière est imperméable. De fait, il ne peut y en avoir une définition qui le cerne, une fois pour toute. » Basta les questions identitaires, vive les croisements des imaginaires !

En mai 2007, Edouard Glissant fut ainsi convié pour le festival La Voix est libre, lors d’une soirée placée sous le signes des Archipels, où Nathalie Natiembé conversa avec David Murray, puis Daniel Waro avec Titi Robin. Deux rencontres qui renvoyaient à cette définition possible de la créolisation : « la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. »

« Ouvrez au monde le champ de votre identité. » Cette exhortation extraite du Traité du Tout-Monde, livre majuscule, se retrouve chez tous ceux qui ont grandi entre deux, trois, quatre, voire bien plus, mondes. Ni noir, ni blanc, cette internationale créole est à l’œuvre aujourd’hui, bande originale bien réelle, par nature complexe et par essence irréductible aux schémas de l’historiographie classique.

D’autres mondes possibles

Le Brésilien Tom Zé a trouvé un bon mot en forme de néologisme pour traduire cette transformation continue : unimultiplicité. Pas un autre monde, mais des autres mondes sont possibles. La trace du philosophe romancier antillais se retrouve en bien des projets musicaux actuels qui défendent cette alternative.

Dans le Spasm Band d’Anthony Joseph, gentleman de Trinidad dont le spoken word bien ajusté outrepasse les préjugés de tout bord pour aborder les doux rivages d’une Great Black Music qui raisonne dans les moindres plis et contours de ce groove « créolisé ». Dans la kora polyglotte et pourtant toujours unique deToumani Diabaté, dans le violoncelle voyageur de Vincent Ségal qui s’envole sur mille plateaux, dans le chant rétro-futuriste et hors-norme de Julien Jacob…

Dans la trompette éclatée de l’Américain Jon Hassell qui parlait voici trente ans d’un quatrième monde peuplé d’ancêtres multiples, dans celle du Norvégien Arve Henriksen qui retrouve le son de ses origines par le souffle du flûte de bambou qui créa le monde en Inde, et bien sûr dans celle du Martiniquais Jacques Coursil qui publia de formidablesClameurs, où il saluait à sa manière L’Archipel des Grands Chaos, « un poème large comme l’Atlantique » d’Edouard Glissant.

« Pour apprendre la musique, il faut écouter les bruits du monde… Moi, je joue en présence, en intégration, en absorption, de toutes les musiques », précisait alors Coursil. Il ne fut pas le seul à se référer de manière explicite à la pensée vivace de l’auteur deMonsieur ToussaintMario Canongepublia ainsi un Rhizome, préfacé par Glissant, et Mario Lucio encore dernièrement un Kréol, un périple planétaire qui illustre à sa manière toute mélodique les propos prophétiques de l’écrivain de « la Cohée du Lamentin ».

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Mario Lucio Kreol (Lusafrica) 2010
Jacques Coursil Clameurs (Universal jazz) 2007
Mario CanongRhizome (O+) 2004